
Il ne suffit parfois que d’une seule personne pour tout chambarder. Une seule fissure pour faire céder un barrage. Une seule étincelle pour embraser une forêt sèche. Une seule pièce défaillante pour dérégler toute une mécanique institutionnelle.
Le Conseil Présidentiel de Transition se voulait un pont jeté au-dessus du vide politique. Une construction collégiale destinée à restaurer l’autorité de l’État, à stabiliser la gouvernance, à rassurer une nation épuisée par l’incertitude et à organiser les élections. Mais un pont fragile ne supporte pas la rouille. Et une chaîne affaiblie par un seul maillon finit toujours par rompre.
Quand le ver est dans le fruit, on ne négocie pas avec le ver. On l’extrait. Quand le cancer se propage, on ne cohabite pas avec la tumeur. On tranche pour sauver l’organisme. Sinon, le fruit pourrit de l’intérieur. Le corps s’effondre, lentement, inexorablement. C’est ce qui s’est produit au sein du CPT.
En Haïti, la corruption n’est pas une nouveauté. Des scandales ont éclaboussé différentes administrations, y compris sous le PHTK. Le pays a déjà connu des soupçons, des détournements, des pratiques contestables. Mais ce qui s’est joué durant ces 22 mois de collégialité autour de Louis Gérald Gilles a pris une dimension particulière — presque inédite par son caractère répétitif, assumé, public.
Le scandale de la BNC n’a pas seulement visé un nom. Les noms de Smith Augustin et d’Emmanuel Vertilaire ont également circulé dans les débats. À un moment donné, ces deux derniers ont adopté une posture plus prudente, plus discrète, presque en retrait face à la pression. Gilles, lui, n’a jamais véritablement fait marche arrière. Il est resté constant dans ses méthodes, dans son style, dans les pratiques qui lui étaient reprochées.
Les accusations liées à la BNC, les soupçons de marchandage de postes, les pressions décrites par certains ministres et directeurs généraux, les dénonciations publiques répétées : rien de tout cela ne relevait du secret. Ce n’était pas une rumeur murmurée dans un couloir sombre. C’était visible. Commenté. Parfois même assumé.
Des attitudes de mépris en public. L’absence de salutations protocolaires. Des menaces de révocation contre des ministres ou des directeurs généraux qui refusaient de se plier à des exigences jugées arbitraires. Des pressions évoquées pour satisfaire des intérêts liés à son entourage immédiat. Dans une structure collégiale, ces gestes ne sont pas anecdotiques. Ils installent un climat. Ils transforment la gouvernance en rapport de force personnel. Mais la question centrale n’est pas uniquement celle de l’individu. Elle est celle du collectif.
Pourquoi leurs pairs n’ont-ils jamais exigé publiquement que toute la lumière soit faite sur ces scandales répétés ? Pourquoi aucune initiative formelle n’a-t-elle été prise pour rassurer l’opinion ? À force de silence, l’image projetée ressemblait à celle d’un groupe soudé moins par la réforme que par la protection mutuelle. On aurait dit une bande de complices — perception peut-être excessive, mais devenue dominante.
Sur le plan local, l’opinion publique a vu un Conseil incapable d’imposer une discipline interne minimale. Sur le plan international, les diplomates ont observé un raisonnement simple : si vous tolérez en votre sein des pratiques soupçonnées de corruption, c’est que vous ne les jugez pas incompatibles avec votre mandat. Et si vous ne les jugez pas incompatibles, alors votre crédibilité s’effrite.
La transition devait être un moment de purification institutionnelle. Elle est devenue un espace d’ambiguïté. Or, en politique, le doute agit comme l’humidité dans les murs : invisible au départ, destructeur à la longue. Et le malaise ne s’est pas limité à un seul dossier.
Plusieurs voix dans la presse ont soulevé des accusations concernant l’entourage de Fritz Alphonse Jean. Son proche collaborateur, présenté comme son bras droit, Smith Joseph, a été cité dans des affaires liées à la douane. Le directeur général de la douane, Julcène Edouard, considéré comme son protégé, a lui aussi été mentionné dans des soupçons de pratiques irrégulières.
Durant les cinq mois où Fritz Jean a exercé la présidence tournante du CPT, seuls trois Conseils des ministres ont été organisés, sans décisions structurantes majeures; parce qu’il avait refusé de démettre Julcène Edouard de la tête de la douane malgré les critiques et un votes majoritaire contre ce dernier.
Puis est venue la séquence judiciaire. La DCPJ a émis des avis de recherche contre Smith Joseph et l’ancien directeur général de la douane Julcène Edouard pour blanchiment des avoirs, association de malfaiteurs et complot contre la sûreté intérieure de l’État. Selon des sources proches de l’enquête, environ 38 millions de dollars auraient été identifiés dans des transactions suspectes, avec des mouvements financiers qualifiés d’inhabituels. Des employés de la douane proches de groupes armés auraient également été signalés.
Ces éléments, qu’ils soient établis ou encore en phase d’investigation, ont renforcé une perception dangereuse : celle d’un cercle de pouvoir où les frontières entre responsabilité institutionnelle et réseaux d’influence semblaient poreuses. Le problème dépasse la justice. Il est politique.
On peut soutenir que tous ne sont pas impliqués. Dans une structure collégiale, la responsabilité est solidaire et collective. Si vous siégez, vous assumez. Si vous restez, vous cautionnez. Le silence devient position politique. En refusant de trancher, en refusant de retirer le “ver du fruit”, l’institution a laissé le doute contaminer l’ensemble. Quand on partage la table, on partage aussi l’ombre projetée sur elle.
Le CPT avait une mission historique : restaurer la crédibilité de l’État, stabiliser la gouvernance, organiser les élections et préparer un cadre institutionnel viable. Mais la crédibilité ne se décrète pas ; elle se construit par l’exemplarité. Une structure née dans la crise ne pouvait se permettre la moindre zone grise.
En politique, la tolérance des dérives coûte toujours plus cher que leur sanction. Une institution peut survivre à une crise si elle démontre sa capacité d’auto-correction. Elle ne survit pas à l’indifférence face à la faute.
Le drame du CPT n’est peut-être pas d’avoir compté un membre controversé. Le drame est de ne pas avoir tracé une ligne rouge claire. De ne pas avoir retiré le maillon rouillé avant qu’il ne fragilise toute la chaîne.
Il ne suffit qu’une seule personne pour tout chambarder. Mais lorsque plusieurs zones d’ombre se superposent et que la collégialité se transforme en silence, la fissure devient fracture. Et dans un contexte de transition où chaque faux pas affaiblit davantage l’État, ce manquement a pesé lourd. Le pont censé relier la crise à la stabilité commencait alors à trembler sous le poids de ses propres ambiguïtés.
Le CPT a choisi de composer avec la brèche plutôt que de la colmater. Et une transition, censée restaurer la confiance, finit par reproduire les mécanismes qu’elle devait corriger. Il a préféré naviguer avec une voie d’eau plutôt que de réparer la coque. L’histoire, elle, ne compose pas. Elle observe, elle retient, elle juge et parfois, elle condamne. En refusant de retirer le ver du fruit, on a laissé jeter le fruit entier.


